C’est notre premier dimanche sur place. Notre horloge biologique n’a pas encore assimilé les cinq heures de décalage et nous réveille bien avant les premières lueurs de l’aube. La pluie arrive avec le bruit et la puissance d’une station de lavage automobile. Dans les prémices environnantes de la forêt, les oiseaux répondent à cette ondée rafraîchissante par des chants de ténor italien sous la douche.

Nous avons décidé de rejoindre aujourd’hui le village Hmong de Cacao à soixante-dix kilomètres au sud de Cayenne. L’état français avait demandé l’aide d’une partie des Hmongs en Indochine avant l’avènement des communistes au Laos. Ces « Harkis d’Asie » ont souffert de la répression violente de leur nouveau gouvernement et des milliers d’entre eux se sont retrouvés entassés dans des camps de réfugiés politiques en Thaïlande. Dans sa grande magnanimité et avec un sens moral plus que pragmatique, notre pays a accepté d’accueillir un millier d’entre eux entre la fin des années soixante-dix et celle des années quatre-vingt. Et en Guyane, il y avait de la place libre. En 1977, sur le conseil de hauts fonctionnaires probablement visionnaires, on décida d’acheminer quelques centaines de familles sur l’ancien site d’orpaillage de Cacao, sa clairière et sa piste d’atterrissage débraillée. En leur souhaitant bonne chance, on leur promit un ravitaillement hebdomadaire. Bienvenue chez vous !

TNT en Guyane

Mais les Hmongs ont de la ressource. Il ne leur a fallu que deux ans, au prix d’efforts que l’on imagine surhumains, pour être autonomes en nourriture et quelques années de plus pour devenir les principaux pourvoyeurs en maraîchage de la Guyane.

Sur le chemin, le jour se lève. Après l’ondée matinale, une brume tenace s’accroche au macadam. La route est très bonne dans sa grande majorité. Ça monte et ça descend, ça tournicote un peu. La forêt est haute et profonde et l’on a cette sensation de glisse que l’on éprouve sur une piste de ski qui louvoie entre les sapins. On appuie un peu sur le champignon, on est seuls et c’est enivrant.

On n’avance pas si vite que ça car on ne peut réprimer l’envie de faire des haltes, dès que le bas-côté est un minimum accueillant. On descend et on regarde le sol près de la voiture au cas où un serpent ou une mygale gigantesque seraient en balade sur les bords de la Nationale 2. Ils ne sont pas là, leur terrain de jeu est ailleurs, quelque part dans ce mur végétal qui dépasse allègrement les 30 mètres. On entend des chants, des cris, des bruissements de feuilles. C’est mystérieux et magique. On admire cette espèce d’arbres que l’on n’a pas encore les capacités de nommer, qui s’élève avec un poil d’arrogance au-dessus de la canopée.

Le Google Maps rend son tablier et nous intime alternativement l’ordre de faire demi-tour ou de nous engager sur des chemins imaginaires dans la forêt primaire. C’est pas très grave, il n’y a qu’une route et la direction de Cacao est parfaitement indiquée à l’approche du croisement de la D50. Ça tourne et ça grimpe de plus en plus, les frondaisons se rapprochent. A quelques encablures du village, on découvre le belvédère de Bellevue. Il y a un restaurant en bois, ouvert sur la vallée, où l’on s’affaire pour préparer le déjeuner des visiteurs dominicaux. Nous avons une furieuse envie de café mais nous n’osons pas déranger. On se contente de s’émerveiller du paysage. La forêt s’étend à l’infini, et des mamelons vert-sombre émanent de la mer de nuage. C’est saisissant. On mitraille.

Nous entrons dans Cacao. La halle du marché apparaît très vite sur la gauche. Les exposants s’évertuent à tout mettre en place, des pick-ups chargés de légumes se garent en trombe. Nous nous rendons compte alors que nous avons commis un impair de bleusailles. Nous n’avons sur nous que treize euros quarante et il n’y a pas de distributeur à Cacao. En face il y a un mini-market qui vend à peu près tous les articles de base, marqueurs d’une vie quotidienne civilisée. En plus, ils ont du café chaud. On peut payer par carte à partir de dix euros. On se jette sur un tube de Colgate. Nous tenons depuis quarante-huit heures avec les deux mini-dentifrice qu’Air Caraïbes a eu la générosité de glisser dans sa trousse de survie transatlantique. Le Colgate vient de métropole mais il a été fabriqué en Thaïlande. La boucle est bouclée. J’attrape un paquet de riz gluant de deux kilos, quelques friandises et, avec nos deux cafés, nous atteignons la jauge des dix balles. La patronne, inquiète, me fait remarquer que le riz est gluant. Je ne peux m’empêcher, fierté oblige, de lui dire que j’utilise, depuis quelques mois, un cuiseur à riz qui me permet de gérer tout type de cuisson à la vapeur. J’omets cependant de lui préciser que l’appareil en question est constellé d’une multitude de touches en Mandarin et que je le pilote depuis mon smartphone, ne voulant pas passer pour ce que je suis : un geek. Elle valide mon achat d’un sourire timide et d’un hochement de tête et nous sert deux cafés brûlants.

Nous nous lançons dans les allées du marché. Les clients ne sont pas encore arrivés. Dans les cuisines, ça court et les marmites fument. Une divine odeur de cuisine asiatique dopée à la coriandre se répand dans l’air humide. De longues tables sont dressées, recouvertes de toiles cirées multicolores arborant crânement des cartes de la Guyane en guise de motifs décoratifs. Les femmes Hmongs déploient leur artisanat chatoyant, rivalisant de rigueur et d’harmonie pour rendre attractif l’agencement de leur stand. Et bien sûr, il y a ces fruits et ces légumes locaux, parfaitement rangés, somptueux et bigarrés. On est loin du petit coin du rayon légumes du Cora de Creil où se ratatinent, dans l’indifférence générale, quelques mangues et fruits de la passion, racornis et importés à prix d’or, accompagnés, dans leur agonie silencieuse, par une poignée de rhizomes de gingembre.

Armés de nos treize euros, nous nous avançons vers l’étal magnifique d’une vieille dame. Je décide de la jouer franc-jeu et de déclarer tout de go mon ignorance en matière de maraîchage amazonien. C’est une précaution inutile car le hâle excessif de mon bras gauche, façon bronzage agricole asymétrique, indique clairement que je suis ici depuis peu. La vieille dame ne se sent pas de se lancer dans un traité de botanique dans la langue de Molière et appelle l’un de ses descendants à la rescousse. Le jeune homme nous présente les kalous, les piments végétariens, les dachines et différentes variétés de bananes et d’ignames. Il voit bien qu’on bloque sur les pitayas rouges avec leurs picots verts. Il s’empare d’un couteau et ouvre deux fruits juteux. A l’intérieur, l’un est blanc avec des points noirs et l’autre d’un rouge vif. Il coupe des morceaux pour nous les faire déguster en nous recommandant d’être vigilants avec la chair du pitaya rouge qui est extrêmement colorante.

C’est délicieux et on se retrouve avec les doigts tachés. Ce truc pourrait teindre, sans effort, la robe du Pape et le jeu complet de maillots de l’équipe de Liverpool. Le jeune Hmong nous avise que nous risquons, en allant aux toilettes, de constater un changement de coloris un peu anxiogène et qu’il ne sera cependant inutile d’aller encombrer un peu plus les urgences du CHC. Il nous tend une serviette en papier et, en le remerciant, nous ponctionnons allègrement son éventaire végétal. Avec l’argent qu’il nous reste, nous achetons des nems, des beignets et une fève de cacao que nous aurons l’idée saugrenue, plus tard, de dépiauter, pour en extraire les graines et les goûter sans traitement préalable. Un court passage sur Wikipedia nous montrera la raison de cet échec gustatif.

Nous quittons Cacao avant neuf heures, et même s’il y a plein d’endroits à découvrir et visiter, nous avons de longues années devant nous, pour revenir et profiter encore, lentement. Nous n’avons pas cet impératif d’une date de retour qui pousse les touristes à la frénésie exploratrice.

Les Hmongs composent l’une de ces communautés, à l’identité forte, qui sont présentes en Guyane. Ils ont réussi à transformer cet endroit parfaitement hostile en un havre de sérénité. Depuis quarante ans, ils préservent leur culture et leur langue dans la France jacobine. Nombre de leurs jeunes gens sont devenus des ingénieurs qui font décoller les fusées de Kourou, des enseignants et des médecins. Mais une partie d’entre eux perpétue l’héritage agricole de leurs parents, apportant une vision nouvelle de leur métier, avec moins d’intrants, plus moderne et dans l’air du temps.

Le marché de Cacao