Nous avons décidé de faire notre petite virée au Brésil au moment même où le monde regardait avec effarement brûler la forêt amazonienne. Il n’était pas nécessaire d’être un spécialiste de géo-politique pour voir venir ce drame avec l’avènement du président populiste Jair Bolsonaro qui n’a jamais caché son intention de transformer la forêt primaire en terres agricoles et en terrain de jeu hospitalier pour les sociétés extractrices. Il n’a jamais caché non plus sa volonté d’éradiquer au long-cours les peuples amérindiens, les homosexuels pour faire plaisir à ses soutiens évangélistes, et pourquoi pas, dans un rêve fou, remettre à l’ordre du jour la dictature d’antan, période bénie à ses yeux pour la nation brésilienne.
Cela fait déjà quinze ans que nous n’avons pas mis les pieds au pays tropical. Nous avions eu le privilège de découvrir Jericoacoara dans le Ceará, petit port de pêche magnifique qui commençait à exercer son pouvoir d’attraction sur des Brésiliens en quête de tranquillité et quelques voyageurs curieux venant du reste du monde. Il y avait à l’époque une forme d’optimisme ambiant. Les Brésiliens spéculaient sur des lendemains meilleurs, sur un partage plus équitable des richesses de ce pays émergeant. Les programmes sociaux et éducatifs voyaient le jour sur le territoire. Malheureusement, aujourd’hui, le constat est accablant, la corruption galopante, le népotisme, la criminalité omniprésente sur fond de narcotrafics industrialisés, l’enrichissement opulent des classes bourgeoises s’enfermant dans des ghettos surprotégés ont eu raison de la patience des Brésiliens.

TNT en Guyane

Boulangerie « Foi en Dieu » (Oiapoque) : pain et religion

Cette détresse populaire a été le terreau généreux pour les églises évangéliques. Elles ont pu croître dans tout le pays avec le concours d’un marketing néo-religieux d’une redoutable habileté. Alors que les catholiques laissent entrevoir la promesse post-mortem d’une accession possible au paradis, les évangélistes, dans leur terrible discours déceptif, font miroiter l’avènement imminent d’une destinée incroyablement positive sous les bons auspices du Christ lui-même, de Dieu son père et d’une ribambelle de Saints habilités à vous donner une vie meilleure. Ce bonheur si proche n’entraîne qu’une modeste contrainte, donner dix pour cent de ses revenus à l’église. Ici, les pasteurs évangéliques comptent leur chiffre d’affaire en nombre de chaises. La manne intarissable d’argent frais a permis aux églises de devenir aussi de grands groupes de communication, avec leurs chaînes de télévision. La crédulité étant une ressource sans cesse renouvelable, les profits sont indécents. On peut voir dans des shows spectaculaires la foule en transe accueillir des témoins qui défilent devant le prêcheur-animateur directement connecté à Jésus par oreillette. Un homme vient expliquer comment, en quelques semaines, il est passé du statut de moins que rien invisible, chômeur et endetté, à celui d’un notable envié et respectable. Il a monté une entreprise florissante, il a pu faire l’acquisition d’une BMW flambant neuve, de la maison idoine pour la garer, son hernie inguinale a disparu subitement, et il a pu aussi remplacer sa rombière un peu émoussée par le temps par une bimbo de première fraîcheur. On n’est pas à un paradoxe près dans le Brésil de Dieu et de Bolsonaro. Les prédicateurs sont des figures célèbres, charismatiques, emplies d’une ferveur divine mais ce sont aussi des influenceurs politiques. Ils feraient passer notre Bernard Canetti national et son régime miracle pour un animateur de kermesse.

Regina sur le fleuve Approuague

Il faut à peu près trois heures pour parcourir les deux-cents kilomètres qui relient Cayenne à Saint-Georges de L’Oyapock. Nous nous sommes arrêtés à Regina, adorable bourgade construite sur les rives du fleuve Approuague, pour prendre un bon café et dévorer un pain au chocolat d’exception à la boulangerie. À la sortie du bourg, juste avant le pont sur le fleuve, le point de contrôle de la Gendarmerie est déserté. Comme ils ne sont probablement pas en train de se baigner dans une crique, les gendarmes ont dû être affectés à une mission plus importante ou bien ils sont partis à Biarritz pour le G7. La dernière partie de la route vers Saint-Georges est moins sinueuse. Elle finit par se séparer en deux, à gauche vers le bourg et en face vers le pont qui permet de rejoindre le Brésil en traversant l’Oyapock. Il est ouvert depuis 2017 mais reste finalement assez peu emprunté. Les ressortissants brésiliens doivent avoir un visa pour entrer légalement en Guyane. Depuis longtemps, le fleuve tient lieu de frontière géographique entre les deux pays. Mais depuis toujours, il reste un lieu d’échanges entre deux rives où vivent des membres d’une même famille, les marchandises et les gens circulent de manière informelle par pirogue. L’ouvrage de béton et de métal, ambition commune des hauts fonctionnaires à Paris et à Brasília, risque de finir comme une figure fantomatique qui enjambe les brumes matinales du fleuve car il matérialise finalement une frontière qui n’existe que sur les cartes. Comme les gens d’ici, nous traverserons l’Oyapock en pirogue, à l’ancienne.

Saint-Georges de l’Oyapock

Saint-Georges possède ce charme magnétique des bourgades de Guyane. Dans le quadrillage des rues, on retrouve immuablement une mairie, une église, un bureau de poste et une antenne de télécommunications. La bordure du fleuve offre à la ville un écrin imposant. Sur la place principale, autour du monument aux morts, les gens flânent, de petits étals présentent des fruits et des légumes. On entend pas mal de locuteurs brésiliens, ce qui nous rappelle que malgré la frontière officielle, les vies de ceux qui peuplent les deux rives sont intimement liées. Comme recommandé, on confie notre voiture en gardiennage dans un parking privé et l’on se dirige vers les quais. Les piroguiers sont là. Ils arborent ce qui ressemble à un maillot de foot, avec en écussons, les drapeaux des deux pays et frappé d’un numéro. Mauro sera notre taxi du fleuve. Il porte le numéro quatre. Le tarif de cinq euros par personne est réglementé. Il faut une douzaine de minutes pour rejoindre Oiapoque plus en amont. Mauro longe la berge ouest à pleine vitesse. Il fait beau, pas un nuage en vue et l’expérience est assez grisante. Nous passons enfin sous le fameux pont et nous bifurquons vers l’est pour rejoindre la rive brésilienne. Nous dépassons la ville d’Oiapoque et Mauro nous dépose sur un ponton de bois en pleine nature.

Chácara du Rona

Nous sommes arrivés à la Chácara du Rona, où nous allons passer la nuit. Mauro nous salue, il passera demain après-midi nous chercher. Le ponton nous conduit sur une imposante terrasse sur pilotis qui donne accès à un immense carbet servant de bar et de salle de restaurant. Le tout est imbriqué dans une nature majestueuse. C’est incroyablement beau et harmonieux. Sur le côté, au bas de l’escalier en bois se trouve une petite plage de sable orange ornée d’arbres noueux aux racines amphibies que viennent caresser les eaux dorées de l’Oyapock. C’est Wesley qui nous accueille. Il ne parle pas le français, mais comme mon épouse Angelina est bilingue, la glace est vite rompue. Nous lui emboîtons le pas sur un petit chemin parsemé de dalles rondes en béton. La végétation est luxuriante, abritant quelques cabanes en bois disséminées dans la nature. Je commence à me demander, si après une ou deux caïpis, la nuit tombée, nous serons capables de retrouver le bungalow de bois et sa petite terrasse dans ce labyrinthe végétal. La chambre est simple, elle comporte deux lits doubles, un ventilateur pour avoir un peu plus d’air, un petit cabinet de toilette avec sa douche froide. C’est sommaire, mais en Amazonie, c’est déjà le grand luxe.

Chácara du Rona : la plage

Il est temps de découvrir la ville d’Oiapoque. Comme prévu, nous nous perdons dans le dédale de la propriété et nous tombons sur une poignée de types en treillis en train de s’affairer sous un grand carbet. On a l’impression d’arriver par surprise dans un camp de FARC en pleine jungle colombienne. Mais leur activité est bien plus pacifique. Il s’agit en fait du chantier naval artisanal de Rona. Ici on fabrique des pirogues en métal. Le challenge du moment est de mettre le point final à un immense flotteur qui viendra soutenir un ponton restaurant. Ils semblent avoir décidé eux-mêmes d’arborer comme uniforme de travail cette étrange tenue camouflée. Ils nous montrent un peu le fruit de leur labeur, les soudures sont impeccables et ils nous indiquent finalement le trajet pour rejoindre la réception. Pour sortir de la Chácara, il faut traverser une interminable passerelle qui semble flotter au-dessus d’une zone marécageuse au milieu d’une noria d’arbres gigantesques.
Si vous rêviez des plages de Rio, des dunes du Ceará ou du spectacle ébouriffant des chutes d’Iguaçu, vous serez déçu. Oiapoque est un amalgame entre le Pas de la Case et Djibouti ville. Si la laideur et le chaos architectural étaient solubles, Oiapoque en serait le parfait alliage. Les trottoirs descendent vers le fleuve par paliers disparates, au gré des matériaux du moment. Tout est en ruine ou en reconstruction sommaire. Un urbaniste sous LSD n’aurait jamais eu l’audace de déployer cette architectonique de fin du monde. Les magasins sont innombrables, certains pour les Français qui veulent faire le plein de cigarettes, de cachaça ou de vêtements bon marché, d’autres proposent les fournitures pour l’orpaillage car ici, l’or est le carburant local.

Oiapoque : le « Far North » brésilien

Plan d’Oiapoque