On descend l’avenue Barão do Rio Branco vers les quais. Sur le terre-plein central en terre battue les marchands ambulants se resserrent sous les quelques arbres survivants qui offrent un peu d’ombre. La municipalité a déposé des barbecues publics aux allures de bidons d’huile. Il fait une chaleur de dingue et l’on se précipite dans l’atmosphère climatisée de la Churrascaria Gaucha. C’est plein. On tournicote autour du buffet en ponctionnant au hasard les diverses préparations et nous nous retrouvons devant la rôtisserie géante. Les deux cuisiniers jonglent avec les broches et les couteaux. Ils découpent avec aisance les morceaux de viande juteuse et croustillante au dessus des assiettes et les convives les arrêtent d’un geste de la main. Ici on pèse son assiette pour établir l’addition. La viande est très bonne et les accompagnements aussi, bien que nos prélèvements aléatoires dans le buffet ne participent pas à l’harmonie des saveurs.

On quitte la fraîcheur du restaurant pour remonter dans le cagnard zénithal vers les locaux de la Police Fédérale. Le jeune homme, abattu malgré la climatisation polaire, inflige sans conviction un coup de tampon à nos passeports. Il a été envoyé ici après avoir réussi son concours d’entrée dans la police. Comme ses camarades nouvellement diplômés qui ne bénéficient d’aucun passe-droit, il a été muté à la frontière. Il tue le temps et l’ennui en faisant un peu de musculation et en somnolant devant des séries, bercé par le rêve lancinant d’un prochain retour à Brasília, sa ville natale. Si Oiapoque n’est pas le bout du monde, c’est au minimum le bout du Brésil et c’est déjà pas mal.

La religion est présente partout, même sur les devantures des boutiques. On passe devant l’hôtel « Filho de Deus » (Fils de Dieu) et sa piscine, la boucherie « Deus é Bom » (Dieu est bon) et ses travers de porc, la boulangerie « Fé en Deus » (Foi en Dieu) et ses petits pains. Cela est très déstabilisant pour notre culture laïque. On imaginerait mal le « Balto » du coin de la rue rebaptisé en « Bar Tabac de la résurrection du Christ ». Probablement qu’ici, prendre Dieu comme associé est gage de réussite commerciale.

TNT en Guyane

Churrascaria Gaucha

Aux abords de la petite église Nossa Senhora das Graças, une jeune femme vend des noix de coco. L’appel de l’eau de coco glacée est irrésistible. Elle s’appelle Liliane, elle vient de Belém pour visiter son frère Luciano qui tient ce petit stand de poulets grillés. Elle envisage très sérieusement de s’installer à Oiapoque, lassée par la pression de la violence dans la mégapole du Pará. Luciano nous rejoint après une courte pause. Il se marre car nous sommes les premiers français à s’arrêter dans son échoppe. Il les voit passer les bras chargés de Cachaça et de cartouches de clopes mais aucun n’a jamais osé encore s’asseoir à sa table. Oiapoque s’est pacifiée avec le temps et la sécurité des touristes venus de Guyane est une nécessité pour le commerce local. Bien sûr, il y a quelques quartiers où il n’est pas recommandé d’aller traîner la nuit. Il met le point final à la construction d’une cabane pour les enfants de ses clients. Luciano se rêve en McDonard’s amazonien. On fait quelques photos et on se quitte sur la promesse d’une visite le lendemain pour déguster le fameux poulet grillé de Luciano.

En traversant la passerelle dans la forêt de la Chácara du Rona, on se retrouve dans un autre monde. Les tamarins sautent d’arbres en arbres, il fait quelques degrés de moins sous les arbres. Il est temps de boire notre première caipi du séjour. Je vous l’accorde, c’est un cliché et en plus, il n’est que quinze heures. Wesley en profite pour faire une pause cigarette et venir discuter un peu avec nous. On lui demande qui a créé ce paradis terrestre. C’est Rona, son patron, il va nous le présenter. Il nous prévient que Rona est pro-Bolsonaro. Wesley a dû sentir dans nos bavardages notre défiance envers le nouveau locataire du palais de l’Aurore. Cinquante-huit millions de Brésiliens ont voté pour Jair Bolsonaro, ce serait une étrange coïncidence de ne pas croiser quelques-uns de ses soutiens.

Liliane, Frango assado do Luciano

Rona est un homme d’une cinquantaine d’années. Il parle un français appris sur le terrain avec une gouaille et une fluidité bluffantes. Il ne faut pas de longues minutes pour tomber sous le charme de cette figure amazonienne. Ce lieu, c’est sa maison de campagne qu’il a ouverte aux touristes. Il y travaille en famille, il gère aussi son atelier de construction de pirogues en métal. Deux jeunes filles viennent s’excuser d’avoir oublié son anniversaire en lui faisant un baisemain. On se croirait dans le Parrain. C’est une tradition ici au Brésil, une marque de respect pour un aîné. Ne voulant pas les gêner, nous en profitons pour rejoindre la petite plage. Des groupes d’adolescents brésiliens refont le monde en riant. Le fleuve est plus froid que l’océan mais c’est un délice sous le soleil encore fougueux.

L’eau est transparente et ambrée et le ciel, à l’unisson, se teinte progressivement de reflets mordorés.

Un vrai jardin d’éden ! Nous remontons sur la terrasse et Rona nous propose de prendre le café avec lui. Nous nous installons sur une grande table peinte en jaune. Le plateau est fait des restes de sa première pirogue, construite de ses mains. Ce morceau de bois lui rappelle chaque jour le chemin parcouru pour faire de lui un notable envié dans la région. Le secret de la réussite de Rona, c’est l’or. Après une formation de technicien qui lui promettait une carrière lucrative sur les plates-formes pétrolières, il a fait le choix de rentrer en Amazonie, sa terre, fasciné par la quête du précieux métal. Il a bourlingué pas mal sur le plateau des Guyanes. Mais son terrain de jeu favori a été la Guyane Française, à cette époque où de petits artisans guyanais enrôlaient une main d’œuvre qualifiée venant du Brésil et du Suriname. Petit à petit, ses responsabilités sont devenues plus importantes et sa part du butin aussi. Pour lui les choses ont changé quand l’état français a voulu une part plus grande du gâteau, misant alors sur l’avènement de mines industrielles beaucoup plus lucratives. Les ouvriers sont devenus des clandestins puis des garimpeiros. La nuit est tombée, l’épouse de Rona le sollicite pour le repas du soir. On reste à la table pour se régaler des spécialités locales. La soirée est bien avancée et les clients finissent leur dîner. Rona a envie de parler. Ça tombe bien nous aussi. Angelina attaque sur le sujet Bolsonaro.

Chácara du Rona

C’est sensible et notre hôte se laisse gagner par une forme de nervosité. Il fustige les donneurs de leçons, ces pays européens qui considèrent le Brésil comme un adolescent mal dégrossi. En son temps, il a été lui-même un militant actif aux côtés de Lula. La frustration des Brésiliens a permis l’émergence de cet improbable président, avec l’aide des réseaux sociaux, des évangélistes. On peut comprendre le désir populaire de rejeter des partis corrompus mais pourquoi ce type, populiste dangereux ? On ne trouvera aucun consensus à ce sujet avec Rona, mais après tout, c’est son pays et pas le nôtre. Comme on se fait dévorer par les moustiques, il file chercher une bouteille d’un demi-litre d’huile de Carapa qui ferait pâlir de jalousie la moindre youtubeuse beauté. Il la fait lui-même avec une petite presse. L’odeur est surprenante, animale. Au fil des minutes, ce parfum de musc s’évanouit. Je ne sais pas si ça fait fuir les moustiques, mais ça calme la douleur des piqûres. Nos discussions endiablées nous ont entraînés tard dans la nuit. Rona est un vrai personnage amazonien, avec une vie romanesque, une ambition dévorante et le goût du risque. On a passé un moment très enrichissant à le découvrir, à échanger librement avec lui malgré nos désaccords.

Chácara du Rona

Oiapoque nous semble plus amicale sous la lumière moins abrupte du matin. Ses habitants sont chaleureux et échangent volontiers un bonjour, un sourire ou quelques phrases. Nous sacrifions au rituel obligatoire du coup de tampon sur nos passeports, validant notre sortie du pays. Nous arrivons chez Luciano en fin de matinée. Le fumé des poulets cuisant sur la braise est ensorcelant. Les clients s’arrêtent en voiture, en moto-taxi et repartent avec le volatile emballé dans une grande feuille de papier glacé. Luciano fonce chez son voisin chercher deux écuelles en polystyrène. Nous dégustons le poulet grillé avec les doigts. Il est croustillant et moelleux, la marinade secrète lui confère un parfum complexe et équilibré. Comme on n’a pas de serviette, on se lèche les doigts. Entre deux clients, Luciano vient bavarder avec nous. Un de ses amis, Paolo vient se joindre à nous. Il a ouvert aussi un petit commerce à Oiapoque. Très vite, nous comprenons que Paolo est un orpailleur. Le jeune homme vient de promettre à sa jeune épouse de ne plus retourner dans la forêt guyanaise. Il accepte de nous raconter le quotidien d’un garimpeiro. Sa première incursion en Guyane l’a amené à suivre pendant seize jours de marche un homme qui avait une parfaite connaissance du milieu. Chacun dans le petit groupe savait que s’il était mordu par un serpent, il serait simplement abandonné au pied d’un arbre. Pour survivre, il faut être consciencieux dans son travail et ne pas se mêler des affaires des autres. Il existe de petits villages informels où les orpailleurs se ravitaillent. Tous les matériels et denrées sont vendus à des prix astronomiques, payables en or. On y trouve de tout. Il y a l’alcool, la drogue, des jeunes femmes qui se prostituent pour cinq grammes. Ces dernières quittent secrètement le camp, en groupe, pour aller mettre à l’abri le fruit de leur sacrifice.

Tout est fait pour que ceux qui creusent la terre repartent avec le moins d’or possible dans les poches. Ils n’ont pas vraiment peur des soldats français qui constituent le dispositif Harpie. Entre eux, ils appellent ça la « caresse guyanaise ». Bien sûr, il est pratiquement impossible d’échapper aux militaires français quand ils sont sur vos traces. Dans le pire des cas, ils détruisent l’équipement, prodiguent des soins. Les orpailleurs attendront un peu avant de sortir les matériels de secours enterrés et reprendre leur activité. Ces jeunes gens ne se posent pas vraiment de questions sur la pollution au mercure, la destruction de la forêt. C’est la survie qui prime ici. Il faut nourrir sa famille et c’est l’un des rares moyens à leur disposition. On sent bien qu’en cas de revers de fortune, de coup dur de la vie, aucun d’entre eux n’hésitera à traverser le fleuve pour aller grappiller quelques grammes d’or en Guyane. Le risque fait partie de la vie au Brésil.

Luciano, Frango assado do Luciano

Oiapoque est une porte vers le Brésil, un début de découverte de ce pays fantastique et de sa culture.

Nous retournerons chez Rona, nous irons prendre des nouvelles de Luciano et de sa sœur.

En rentrant à Cayenne, on change de monde. Malgré les difficultés, la Guyane offre un cadre de vie beaucoup plus développé et serein. La forêt amazonienne et les réseaux sociaux s’embrasent. Il y a le hashtag #prayforamazonia qui se répand partout. Le président français se pose en défenseur de la nature. Il y a aussi le graphiste qui a gagné le concours informel du logo le plus populaire de la bonne cause du moment. J’ai un mauvais goût dans la bouche. Il suffit de vivre ici quelques semaines pour voir comment la France traite le territoire guyanais. Petit à petit l’état cède des terres aux industriels, pour l’exploitation minière, en catimini. La lutte contre l’orpaillage illégal reste vaine et symbolique faute de moyens adéquats engagés. Les populations amérindiennes, spoliées de leurs terres depuis des siècles, assistent à la destruction de leur cadre de vie, à l’empoisonnement de leurs eaux. Je me rends bien compte que cet éveil populaire face à la destruction de l’Amazonie ne résistera que quelques jours. Il y aura des indignations, des incantations, des protestations et après ? Rien. Comment peut-on donner des leçons au monde quand on est incapable de protéger et de respecter sa propre part de forêt amazonienne. Nous sommes peu nombreux ici, nous ne représentons pas une force électorale digne d’intérêt pour les dirigeants du pays. L’opinion publique a une connaissance presque inexistante de la Guyane et de ses problématiques. C’est une impasse. A trois heures de route, il y a un cinglé qui dirige la moitié du continent, et de l’autre côté de l’Atlantique, on manie l’hypocrisie et la désinformation comme une arme de destruction massive.

Frango assado do Luciano

Plan d’Oiapoque