Aujourd’hui nous allons réaliser notre première immersion en forêt amazonienne. Rassurez-vous, il n’est pas dans notre intention de nous aventurer, en tongs, dans le premier sous-bois venu. Ici, la forêt est dense, peuplée et elle peut être facilement hostile à ceux qui ne la connaissent pas et ne respectent pas sa potentielle dangerosité. Il y a, à quelques kilomètres d’ici, la Réserve Naturelle Nationale du Mont Grand Matoury. Elle permet, depuis 2006, de préserver de l’urbanisation galopante de l’agglomération de Cayenne 2129 hectares de forêt, savane et marais encore intacts. Un sentier aménagé serpente sur les contreforts du Mont Grand Matoury qui culmine à 234 mètres d’altitude.

TNT en Guyane

Comme nos chaussures de marche sont dans un container qui se languit sur la zone de fret du port de Dégrad des Cannes, nous nous équipons, avec les moyens du bord. Nous partons juste avant l’aube, vieille habitude de nos pérégrinations pyrénéennes, et nous arrivons aux premiers rayons du soleil à l’angle de la N2 et de la route de terre qui conduit au départ du sentier. Elle est rectiligne et s’étend sur un bon kilomètre. Un coup d’œil rapide nous permet de constater qu’elle dispose d’une collection d’ornières qui ferait pâlir de jalousie le moindre propriétaire de circuit d’essais pour 4×4. Il est clair que notre Kia de location ne résistera pas à cette promenade matinale. Nous nous garons sur le côté, ça tombe bien, il y a de la place, nous sommes seuls.

TNT en Guyane

La piste cabossée est large mais les arbres qui l’entourent grimpent en se penchant les uns vers les autres pour former une voûte végétale. Il fait bon ce matin, il y a même une certaine fraîcheur dans ce lieu. Il y a surtout beaucoup de vie. On ne voit rien mais on entend la rumeur sous la canopée qui vient remplacer au fur et à mesure le glissement des quelques voitures qui filent sur la N2.

Un panneau d’information indique l’entrée dans la réserve naturelle et nous invite à continuer sur le chemin. Le sentier grimpe avec mollesse au milieu d’une végétation hallucinante. Il y a des essences par centaines, des troncs de toutes formes, des feuilles géantes, des lianes. C’est tout simplement somptueux et harmonieux. Les différents chants de cigales rythment nos pas que l’on essaye de garder légers et précis.

Nous arrivons enfin au départ du sentier, où trois parcours différents sont proposés aux promeneurs. Il y a la « Boucle Papayo » qui fait deux kilomètres pour une durée de parcours de deux heures. La « Boucle Cascades » fait deux kilomètres et demi et offre un point de vue sur la ville de Cayenne. Pour les plus courageux, il y a le « Grand Tour » d’une longueur de trois kilomètres neuf-cents avec un temps de parcours estimé de quatre heures. Les durées sont données à titre indicatif et des marcheurs avertis mettront beaucoup moins de temps.

Nous choisissons la « Boucle des Cascades », alléchés par la promesse du panorama. Le sentier devient assez vite un layon. Il est parfaitement tracé et entretenu mais son étroitesse garantit la sensation d’immersion. On grimpe de plus en plus sur les pentes du Mont Grand Matoury. Chaque virage offre une vision différente de la forêt. Il est difficile de décrire cet enchevêtrement végétal qui s’élance vers la lumière. Nous commençons à entendre le bruit de l’eau qui frissonne comme une ligne de basse en soutien aux chants des oiseaux et des cigales. Le petit torrent saute sur des rochers noirs en petites cascades. Le sentier se confond un peu avec le lit du cours d’eau et des rampes en bois permettent de grimper avec plus de sécurité. Une minuscule grenouille se présente sur le chemin. Elle est l’émissaire symbolique de ce peuple de la forêt qui, pour le moment, se camoufle à notre passage. Elle sautille prestement vers le ruisseau, ayant accompli, avec témérité, sa mission de diplomate. Ici, on regarde avec insistance où on met les pieds. Cette précaution minimale a deux vertus. Elle permet tout d’abord d’éviter de trébucher sur une racine ou un caillou trop glissant mais surtout de ne pas se retrouver trop près d’un serpent ou d’une araignée susceptible de défendre son territoire.

Au dessus du ruisseau, un majestueux fromager s’appuie sur de gigantesques racines oblongues et s’élance vers la canopée. Cet arbre fait penser aux esquisses organiques de Hans Ruedi Giger pour le film Alien. C’est beau ! Le sentier grimpe de plus en plus et une certaine moiteur vient remplacer progressivement la fraîcheur initiale. C’est une merveilleuse séance d’entretien physique, savant mélange de fitness et de hammam, purifiante et gratifiante. 

Alors que nous reprenons notre souffle, une jeune femme nous rattrape. Elle vient ici très souvent. Elle court quand le chemin est plat et adopte la marche forcée quand la déclivité se renforce. Elle nous demande si nous avons fait de mauvaises rencontres. Nous lui répondons que, malheureusement, nous n’avons pas fait de rencontre, omettant par pudeur notre face à face avec la minuscule grenouille. Elle nous explique qu’il y a souvent beaucoup de serpents, surtout en saison des pluies, dont des grages au venin mortel. Elle sort son mini appareil photo, qui l’accompagne à chaque course, et nous montre quelques clichés de spécimens assez dantesques de serpents, araignées et cochons qu’elle a immortalisés sur ce sentier. On lui demande, pour se rassurer un peu, s’il y a des paresseux dans le coin. Comme il y a assez peu d’arbres canons, ils sont peu présents. Elle en voit un de temps en temps mais il apparaît à son œil habitué de plus en plus rarement, camouflé par la végétation mouvante. Mais il y a un jaguar ! Un forestier l’a vu débouler sur le chemin à quinze mètres de lui. Je pense alors à ce témoignage d’un bûcheron de l’ONF qui, face au « Tig mawké », a poussé un hurlement pour le faire fuir. Je m’imagine, un instant, voir surgir au détour d’un fourré un matou d’un quintal, et, hébété par une peur paralysante, essayer de faire surgir le moindre son de ma bouche. La jeune femme nous laisse et reprend sa course à pied. 

Elle a, en quelques minutes d’échanges, décuplé notre concentration et notre acuité visuelle. On regarde partout à s’en faire mal aux yeux ! En trente ans, seules sept personnes sont décédées à la suite d’une morsure de serpent en Guyane. Les statistiques sont de notre côté. Le fait d’être ici, en pleine jungle et non dans notre varangue à Remire-Montjoly, refroidit un peu ma foi en ces probabilités plutôt rassurantes.

Le chemin grimpe encore jusqu’au point de vue. Une ouverture ovoïde dans la végétation offre un spectaculaire panorama sur Cayenne et la colline de Montabo. Cette vision est troublante et mélancolique. On a la sensation de voir à travers une fenêtre spatio-temporelle. Nous sommes, pour une fois, du bon côté. La présence humaine est invasive, menaçante, nous rappelant en une fraction de seconde d’où vient le réel danger.

Nous continuons notre progression avec plus d’aisance car le sentier commence à descendre. Nous sommes enivrés par une lassitude saine, cette balade étant un purgatif providentiel de l’âme et du corps.

Sur la piste qui mène vers la nationale, nous remarquons un groupe de singes saïmiris qui s’évertuent à sauter d’un côté à l’autre du passage. Nous nous figeons, dans le silence, pour les observer pendant de très longues minutes, hors du temps. Ils filent sur les branches à la vitesse de l’éclair, se volatilisant derrière la végétation dans un bruissement de feuilles. Nous ne sommes pas une menace pour eux et ils sautent au dessus de nos têtes en piaillant sans complexe.

Nous vous invitons grandement à découvrir ce merveilleux sentier. La balade est physique mais abordable pour toute personne en bonne santé. Nous la déconseillons cependant pour de jeunes enfants.

Nous retournerons très vite à Lamirande pour tester les autres boucles !

Le sentier de Lamirande